J’aimerais gérer ma frustration… 

J’aimerais gérer ma frustration… 

Vous savez ce que je déteste dans la vie ? La frustration. Ah oui, j’ai pas le time, moi, je commence mes articles par des révélations fracassantes, blaaaaam. Direct dans la face. La frustration, c’est nul, ça donne un goût amer aux plus beaux fruits. Et je me rends compte que plus j’avance dans la vie, moins je la tolère. Une sorte de caprice d’enfant après l’heure ? Ou alors je me mange tellement d’injonctions à être HEUREUSE que je ne supporte pas le moindre élément détonant du tableau ? Après tout, on me promet en permanence que le bonheur est à portée de main. Y a qu’à appliquer cette super méthode et hop, tous les soucis sont envolés. Ahah, c’est tellement faux. Et nous voici avec un supplément frustration. Celui de ne pas avoir la vie rêvée et en plus de se sentir cette personne nulle qui n’a pas réussi avec une méthode pourtant infaillible.

Une vie de frustration
(c) Ospan Ali

Ma vie devrait être facile

Bon, les méthodes miracle, je n’y crois pas. Déjà parce que chacun est différent et puis aussi parce que la vie n’en fait qu’à sa tête. Sur le papier, évidemment qu’on part tous de la même ligne de départ. On nous apprend ça depuis l’enfance. Ceux qui gagnent, c’est ceux qui en voulaient le plus. Bon, je vais pas vous détailler ici pourquoi c’est faux, c’est pas mon blog politico-vénère. Moi par exemple, je devrais partir avec un peu d’avance sur d’autres dans cette quête du bonheur car j’ai coché pas mal de cases de la to do list du bonheur. Vie privée, tout est en ordre. J’ai un compagnon qui ne m’abandonne pas les tâches ménagères. Oui, j’étends le linge et je fais la cuisine plus régulièrement mais lui fait la vaisselle résiduelle et change la litière des chats. En tant que personne olfactivement très sensible, c’est un bénéfice non négligeable. Et comme j’ai pas d’enfants, c’est autant de tracas pour leur bien-être et une charge mentale en moins. Côté pro, bon, on sait mais je me suis débarrassée de la charge mentale de l’ambition et de la réussite, c’est pas si mal. Du coup, je devrais pas courir mais gambader le nez au vent en respirant l’odeur du jasmin à pleins poumons, non ?

Pourquoi la vie me cherche ?

Héééééééé… pas tant que ça. En vrai, ce week-end, j’étais agacée. Parce que ma vie de rêve, elle se déroule pas comme prévu. J’ai quitté Paris, j’ai un jardin, un point baignade à proximité, des chats en goguette dans mon jardin, une des plus belles villes de France à 20 mn en vélo ou tram. J’ai eu le courage de dire merde une bonne fois pour toute à un job toxique et tenté une reconversion. Je me suis écoutée et pourtant… ça coince. Alors oui, comme d’hab, mauvais employeur bla bla bla. Puis ma santé qui ne va pas du tout avec un problème au ventre qui revient me pourrir la vie un peu trop régulièrement. Oui, pardon mais perdre quasi 5 jours de ma vie par mois, c’est pas le top. Et vu qu’un spécialiste, tu as une attente de six mois avant de le voir, j’ai pu explorer plein de diagnostics possibles sur Internet. Je ne recommande pas. Bref, il y a la promesse : si tu suis la méthode, tu auras une vie parfaite. Et la réalité : le monde du travail est pourri et tes intestins aussi mais tu dois faire avec.

Ce que je ne vivrai pas

Et puis il y a la frustration de la consommation, aussi. Lundi dernier, je tombe par hasard sur un article sur les croisières du Ponant en Arctique. Un article critique à base de « les riches, ils nous font chier à polluer ». Je résume très mal, c’était mieux construit que ça mais voyez l’idée. Et dans ma tête, j’étais en mode « ah oui, pffff, c’est vrai » mais aussi la petite voix « ah, je kifferais bien ça quand même, de faire une croisière autour des glace arctiques, ce doit être si beau ». Alors comprenons-nous bien. Le temps que j’ai assez de tunes pour pouvoir claquer une telle somme dans des vacances, elles n’existeront plus, les glaces arctiques. Et je déteste les croisières, aussi. Mais le fait est là : autant j’adorerais voir de mes yeux ces glaces bleutées, autant il va falloir accepter que ça n’arrivera pas. Essentiellement parce que j’ai conscience qu’il va falloir se calmer sur les voyages

Préparer un voyage
(c) Element5 digital

Une frustration inévitable ?

Et ça fait chier parce qu’à force de vivre des vies par procuration sur Insta, Tiktok où je ne sais quoi, on a envie de voir toutes les merveilles du monde. Je dois être l’une des rares de mon entourage à ne jamais être allée à Bali. Et la raison principale est que ça n’arrive pas en tête de liste de mes envies. Je veux dire je suis allée au Japon ou aux Philippines. Je me suis tapé des délires week-ends à New-York ou Montréal. Bon, un séjour un peu plus long que des week-ends mais le ratio empreinte carbone/temps passé sur place est franchement pas bon. J’ai fait des tas de week-ends en Europe en prenant l’avion. Oui, je ne suis pas responsable du développement relatif du rail, surtout en France mais c’est un fait. Mais ça me paraît impossible aujourd’hui de me dire que l’avion, c’est fini pour moi. Je ne pourrai pas gérer cette frustration. Non parce que « oui mais les autres, ils continuent et puis après tout, j’ai pas de voiture, d’enfants et je mange quasi plus de viande alors ça va », ça va deux minutes. La vérité est qu’il y a eu une promesse, là aussi. J’ai grandi dans un monde où le voyage au bout du monde était possible. J’ai même été payée pour promouvoir ses longs voyages à un moment dans ma vie. A un moment, il me semblait évident que je verrai tout ce que j’ai envie de voir. 

Ce que j’aimerais posséder

Et puis y a la frustration de la possession aussi. Je n’ai jamais été à la mode donc de ce point de vue là, je mentirais si je disais que je suis frustrée de ne pas avoir le dernier iPhone ou je ne sais quoi. J’ai un téléphone fonctionnel. Oui mais… des fois, je râle parce qu’il ne fait pas de très bonnes photos. Et puis à propos de photos, j’ai envie de me mettre au kayak, il me faudra un appareil étanche. Oh et puis regarde cette jolie robe sur Insta, j’aimerais bien l’acheter. Ca m’irait bien et puis c’est pas si cher. Ah mince, c’est du Shein ou associé… Bon reprenez le paragraphe précédent sur l’avion et déroulez sur la robe Shein. Bon, cependant, Shein, on rajoute que la robe ne durera pas, ça fait relativiser. Et qu’elle ne ressemblera sans doute pas à la photo en plus.

Il faut refaire le narratif

Il y a tout un narratif à refaire. On nous promet tout en permanence. Tout est censé être facile, à un clic ou presque. On baigne dans une culture où on soigne nos narratifs pour nous raconter de folles histoires. Regarde comme ma vie est cool. J’avais vu un jour un thread Twitter où une femme plaisantait sur le fait que de nombreux hommes avaient peu ou prou la même photo d’eux devant le Machu Picchu mais on est encouragés à avoir un narratif. Et c’est pas parce que vous ne partagez pas sur les réseaux que vous n’avez pas de narratif. 

Néon what is your story
(c) Etienne Girardet

On doit tout vivre à fond

On valorise le parcours de ceux qui réussissent. La figure du self made n’a jamais été aussi populaire. Même si c’est du bullshit, ok. Mais on nous répète H24 que sky is the limit et on nous incite à vivre des expériences. De plus en plus de discours marketing tournent autour de l’expérience qu’il faut vivre. Et j’adore expérimenter, en plus. Un idéal de vie tel que promu, ce sont des gens qui vivent des choses extraordinaires, qui vivent tout autour du monde, dans les plus beaux endroits. Qui mangent des trucs fous, font des choses extraordinaires. Et je suis la première à vivre les yeux grands ouverts, émerveillée de ce que je peux voir ou découvrir. Le narratif est devenu le suivant : “une vie ne vaut d’être vécue que si elle est vécue à fond”.

Le métro-boulot-dodo, ça envoie pas du rêve

Sauf qu’en vrai, la vie, c’est pas passionnant. Le métro-boulot-dodo, c’est toujours le grand cauchemar mais qui peut y échapper en réalité ? A part les héritiers, les mêmes qui se prennent en photo à Dubaï le lundi et à New-York le mercredi ? Ca, ce ne sera jamais ma vie. Pas sûre d’avoir envie que ça le soit, d’ailleurs. En vrai, c’est ça qui est fou. On est tellement gavés à ras bord de ce narratif de la vie pleine qu’on ne sait même plus si on en a réellement envie. Et tout pousse à la frustration. Ah, ces vies que je ne vivrai pas, ces lieux que je ne verrai pas… Et si je les vois, je serai un peu déçue parce qu’on m’a vendu un lieu trop beau et serein mais en vrai, c’est bruyant car blindés de touristes qui veulent vivre le même instant que moi. Même les influenceurs minimalistes qui sont un peu à l’opposé de tout ça vendent un autre style de vie tout aussi narratif et performatif où tout a l’air simple et génial sur le papier mais en vrai…

Minimalisme
(c) Laura Mitulla

On va réécrire le narratif

Je pensais que cette année 2023 serait placée sous le signe de l’égoïsme, un peu. Je pense à moi, je pense à moi. En vrai, je crois qu’il est plutôt essentiel de réécrire le narratif d’une vie. 

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