Que faire de la fatigue ?

Que faire de la fatigue ?

Et surtout, c’est quoi la fatigue, finalement ? Pendant des années, j’ai couru après le graal de l’hyperproductivité. Pour réussir ma vie, selon mes critères, il me fallait une vie riche. Bosser le jour pour gagner des sous. Et le soir : écrire, créer. Deux ou trois vies en une. Avec de l’organisation, ça passe. Spoiler : non. Mais question : est-ce que la fatigue est le mal de notre siècle ? Et de quelle fatigue parle-t-on ?

(c) Dmitry Schemelev

Souvent, j’ai des coups de barre. Mon ennemi juré : le créneau 14-16h. Le créneau de la bagarre. La bagarre contre la somnolence qui me gagne. J’ai tout essayé. Réserver pour ce créneau les tâches faciles, puis les tâches exaltantes. Écrire, faire du PowerPoint Art, ne plus déjeuner. Rien à faire. Durant ces deux, parfois trois heures, j’erre. J’ai la concentration d’un chaton qui aurait abusé de l’herbe à chat. J’écris deux lignes, je fais une forme sur PowerPoint… et puis je divague. Ah tiens, et si je m’achetais un nouveau maillot de bain ? Ca coûte combien un maquillage permanent des lèvres ? Et si je me teignais les cheveux en violet, où je peux trouver le produit qu’il me faut ? Il me faudrait un pantalon noir, j’achète ça où ? Du coup, les maillots de bain, j’achète ou pas… Le chaton en pleine montée. Et évidemment, entre temps, les yeux qui se ferment, des pensées de type “et si j’allais dormir aux toilettes ?” quand je suis en entreprise. Oui, chez moi, je dors dans mon lit pour la sieste.

Ca, c’est de la fatigue. Mon rythme qui ne veut pas évoluer. Parce que je suis du soir et moi, je suis pump it up vers 23h, pile au moment du coucher. Là, encore, j’ai tout fait mais même après une heure et demi d’aquagym avec Ludo, le “tortionnaire”. Je vous jure, mes copines de l’aquagym, qui sont toutes un peu plus jeunes que moi, me regardent les yeux ronds quand je leur dis que je fais les deux cours d’affilée avec Ludo. “Ah mais moi, je peux pas”. Et oui, les meufs, je suis une grande sportive… apparemment. Même ça, ça me fait piquer les yeux mais à 23h, je suis dans mon flow. Franchement, je vivrais seule, je crois que je me ferais une première session sommeil de 21-23h puis de 3 à 8h et enfin la petite sieste 14-16h. Mais la société n’est pas trop pour. Mon mec non plus. 

(c) Dima Kosh

Bien, maintenant qu’on a bien fait le tour de ce que j’entends pas fatigue physique, concluons sur le sujet. La fatigue physique est pénible mais souvent, toute notre bonne hygiène de vie ne peut pas forcément nous aider. Y a des fois, on est juste fatigués pour de bonnes raisons. Notre cycle, le changement de saison, le manque de lumière, le froid… Sans oublier l’injonction à l’hyperproductivité qui nous perdra tous. Les heures perdues dans les transports parce que notre manager n’aime pas trop ne pas pouvoir nous surveiller quand on est en télétravail… Bref, si nos vies sont sans doute moins physiques que celles de nos ancêtres, elles sont tout aussi fatigantes pour d’autres raisons.

Et puis il y a une autre fatigue. Celle qui me gâche un peu plus la vie, pour être honnête. J’ai nommé la fatigue mentale. Dans mon cas, c’est une sorte de fatigue par anticipation, un phénomène que connaissent bien les angoissés qui se projettent énormément, quitte, parfois, à se couper les ailes par accident. 

Crise d'angoisse
(c) Joice Kelly

Prenons un exemple : le mariage. Pendant longtemps, l’idée de me marier ne m’enchantait pas du tout. Pourquoi ? Trop de trucs à gérer. Le lieu, la mairie, le traiteur, le DJ, le photographe, les gens. Pardon, je devrais dire les GENS. Parce que tu as beau anticiper au maximum en proposant différents menus en tenant compte des particularités connus de tes invités genre un menu carné, un autre végétarien et éventuellement un sans gluten pour une cousine atteinte de maladie coeliaque, t’en auras toujours un ou deux qui voudront un truc encore différent. Ou qui ne demanderont que le jour J s’ils peuvent avoir le menu végé alors que tu avais bien demandé à ce que ce soit signalé en amont. Ceux qui ne peuvent pas être assis à la même table. La soeur de la mariée qui se casse la jambe trois semaines avant parce qu’elle dansait sur un bar… Ah, ça, c’est moi. Pendant des années, l’idée même de penser à me marier m’épuisait. Bon, finalement, on devrait se marier l’an prochain mais un truc tout simple. Ca devrait le faire.

Un autre exemple : la recherche d’emploi. Celle que je vis actuellement. Clairement, je suis une cigogne. De quoi ? J’ai appris ça à un atelier emploi. Il y a, grosso merdo, quatre types de chercheurs d’emploi et le pire, c’est la cigogne. Coucou ! Pourquoi ? Parce que c’est la situation : très peu de places pour beaucoup de chercheurs. En gros, c’est la galère pour trouver une cheminée sur laquelle faire notre nid. Enfin, je crois que c’était ça la métaphore et l’animal qui me concernait. Bref, pendant près de 18 ans, j’ai trouvé des jobs en répondant à des annonces mais là, c’est finito. Donc je dois me faire connaître autrement. J’ai de la ressource, je vais faire ci puis ça et encore ça et… et… La to do devient gigantesque et moi, je fatigue. Alors que j’ai encore rien fait.

(c) Georg Bommeli

C’est de cette fatigue-là précisément dont je veux parler. Ma fatigue physiologique, je ne peux pas faire grand chose à part l’accepter. Dealer avec. Mais ma fatigue mentale, elle, je dois pouvoir la dompter. Tranquillement. D’abord analysons un peu pourquoi, quand on me demande pourquoi je n’ai pas encore fait ceci ou cela, je réponds assez régulièrement “pfff, flemme”. Ou “rien que d’y penser, je suis épuisée”. Et c’est vrai parce que j’anticipe la montagne. Montagne qui est parfois rien de plus qu’une colline, finalement. Vous savez, comme cette côte en vélo qui vous paraît insurmontable et finalement, une fois en haut, vous êtes là “ah mais tout ça pour ça ?”. C’est une fatigue d’anticipation devant tout ce qu’il y a à faire. Alors que des fois “tout”, c’est pas tant.

Comment donc gérer cette fatigue d’anticipation. Déjà, point un, ne pas la négliger ou ne pas l’écouter. Parfois, la grosse côte, c’est vraiment un grosse côte donc on évite d’y aller à fond pour se préserver pour la suite. On ne débute pas un marathon en mode sprint. Le plus simple, c’est de décomposer. Une bonne vieille to do list, finalement. Ok, pour arriver à tel point que dois-je faire ? Pour ma recherche d’emploi, quel est le plus efficace ? D’abord un CV béton. Puis une visibilité online, des prises de paroles, des projets. Ok. La bonne certif qui ira bien, ok. Dans quel ordre ? Bon, déjà, rien que la priorisation, parfois, c’est la fatigue.

Faire une to do list
(c) Kelly Sikkema

Mais surtout la fatigue, cette flemme de faire, là, elle est parfois symptôme d’autre chose. Premier point évident : ce que je dois faire, je n’ai pas envie de le faire. Et oui, la première cause de ma fatigue mentale, c’est que je n’ai pas envie de faire un truc. Dans mon esprit, je me dis “ok, j’ai pas envie mais je le fais en 2×2 et je serai débarrassée”. Sauf que rien que d’y penser… C’est ce genre de trucs pour lequel on procrastine à balles et un jour, on décide enfin de s’y atteler et… ah, ça a pris dix minutes. Ca valait bien la peine d’en faire tout un plat.

Et puis il y a la tâche qui fait peur. Celle où on n’ose se lancer. On tourne autour, on ne sait pas par quel bout prendre mais surtout, on envisage le pire au bout. L’échec. Vous savez, on a tous dans nos têtes un ou plusieurs projets qui ne se lancent pas mais qui ont, on l’imagine, toutes les qualités requises pour cartonner. On a envie d’y croire mais on ne dégage jamais le temps suffisant pour s’en occuper. Parce que ça représente un gros investissement, des ressources, des efforts. On est fatigués avant d’avoir commencé. Mais est-ce une réelle fatigue ou juste la peur d’échouer. La peur de “gâcher une cartouche” ? Peut-être.

Et c’est là le plus intéressant avec la fatigue. Est-ce vraiment de la fatigue au sens physique du terme ou plutôt l’expression d’une angoisse plus profonde, moins maîtrisée ? En se questionnant sur sa fatigue, réelle ou supposée, on essaie de mieux comprendre s’il existe une angoisse sur un sujet donné. Parce que des fois, la fatigue, elle est juste factuelle. Grosse journée, grosse semaine, petite(s) nuit(s)… Et mettre un mot exact sur ce que l’on ressent vraiment, ça peut changer énormément de choses. Déjà comprendre nos freins mais aussi réécrire un peu correctement son histoire. Parce que ces derniers temps, je râlais un peu en mode “j’en ai marre d’être tout le temps fatiguée”. Alors que ce n’était pas tant de la fatigue que de la peur.

(c) Faustina Okeke

Alors de savoir, est-ce que ça rend plus brave ? Non. Mais ça permet de mieux comprendre ses émotions et donc de ne pas se tromper dans leur analyse. Par exemple, moi, je confonds parfois la fatigue, la vraie, avec de la tristesse. Là, ok, j’ai peur mais on va y aller quand même en se disant qu’au pire, on n’arrivera pas au sommet de la côte et ce n’est pas si grave. Par contre de 14 à 16h, y a rien à analyser. Attendons que l’énergie revienne.

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