Parce que le bonheur est dans l’hyperproductivité

Parce que le bonheur est dans l’hyperproductivité

Et la privation de sommeil. Il y a quelques années, j’avais lu un article expliquant que le sommeil allait devenir une denrée de luxe. Alors l’article parlait surtout d’équipement pour dormir,  les matelas, les simulateurs d’aube, les bouchons d’oreilles modernes, tout ci, tout ça… moi, je veux vous parler de temps. Du temps que l’on doit voler aus sommeil pour remplir nos objectifs d’hyperproductivité. Ce qui a tout un tas d’effets indésirables comme une privation de sommeil, donc, mais aussi une frustration à ne pas réussir à faire tout ce que l’on veut. Et quand on fait un truc, de toute façon, c’est pas ouf. 

(c) Tim Marshall

Alors pourquoi je choisis cet angle pour parler d’hyperproductivité. Parce que le luxe dans cette affaire, ce n’est pas le sommeil mais le temps. Même si ça peut être lié. Ou comment l’hyperproductivité est une chaîne aliénante de plus du capitalisme. Boul. J’explique. La doxa actuelle explique que quand on veut, on peut. Donc plutôt que de subir notre boulot nul, on peut agir pour glisser peu à peu vers notre vie rêvée. Profiter de nos petits matins ou de nos soirées pour travailler sur son projet, quel qu’il soit. Le meilleur de soi-même en dehors des heures de bureau.

J’y ai cru à cette fable. Durant des années. Ce blog ne parlait même que de ça. “C’est juste une question d’organisation”. Je m’imaginais des emplois du temps comme au lycée. De telle heure à telle heure, je fais ça et à la fin, je serai écrivaine, bilingue in english, tenancière d’une boutique de type DIY et ultra gaulée vu que j’aurai fait du sport tous les jours. Et ma santé mentale ira super bien parce que j’aurai le temps d’écrire mon journal intime au quotidien et de faire un peu de méditation. Suffit de pas faiblir et tout est à portée de main. Ah la vie saine et épanouissante qui m’attend. La droite ligne pour ma vie rêvée d’écrivaine. Juste un peu de discipline.

(c) Brett Jordan

Sauf que non. Passons sur le fait que se faire publier quand on n’a pas le bon réseau, c’est à la limite de la mission impossible. Tiens, idée d’article pour Citizen sur lequel j’ai pas publié depuis… pffff, au moins. Un vie parfaite, c’est une vie qui n’existe que sur le papier. Une petite utopie, comme dirait mon hypno. Pourquoi ? J’ai essayé, pendant des années, d’avoir cette vie d’hyperproductivité. Ça me paraissait faisable. Sauf que j’oubliais un élément. La fatigue. Je déteste être fatiguée. Parce que la fatigue entraîne la procrastination, mon ennemie de toujours ma Némésis absolue. Ah, ce que j’ai aimé me flageller pendant des années sur tout ce que je ne faisais pas. Des soirées entières à jouer à Candy Crush. Ou à regarder des vidéos nulles sur les réseaux sociaux avec des gens qui collent leur tête sur des vidéos ultra connues pour faire des réactions. Des gens qui refont une vidéo qui a buzzé à l’identique en espérant avoir leur part du gâteau. Ou même des gens qui mangent de la craie. C’est pas comme ça que tu vas choper le Goncourt, cocotte.

C’est bien joli de se flageller mais le fait est que la vie, ça fatigue. Je vais en faire ma nouvelle bannière : “En vrai, la vie, c’est fatigant” © Nina Bartoldi. Tuez-moi. Quand je vivais en petite couronne parisienne, par exemple, j’avais environ 1h de trajet donc 45 mn sous terre. Souvent debout, dans un inconfort relatif. Ah ben, c’est bizarre, c’est quoi cette fatigue en fin de journée, là ? La vérité est là : je ne sors pas du boulot fraîche et prête à attaquer ma deuxième vie. Même si mon boulot n’a jamais été fatigant physiquement… ni vraiment intellectuellement. Mais c’est fou toute l’énergie qui se perd en restant assis huit heures derrière un écran à produire du vide pour faire plaisir à un client parfois con, essayer de jouer le jeu de la politique managériale. Et encore, moi, jusqu’à présent, je faisais un job que je méprisais pas mal mais relativement bien payé. Le tableau est loin d’être noir. Mais le soir, j’étais fatiguée.

Femme fatiguée qui s'est endormie sur son canapé
(c) Alexander Grey

Switchons le temps libre sur le matin, alors. Je l’ai fait. Pendant quelques semaines, quelques mois, je me levais fièrement à 6h. Un peu de sport, un peu de réécriture et déjà l’heure de foncer à la douche avant de petit dej et filer au travail. Assez peu épanouissant, on ne va pas se mentir. Une heure, c’est court. Deux heures alors ? Levons-nous à 5h du matin. Et c’est là que j’en reviens à l’hyperproductivité qui nuit au sommeil. Parce que faisons les maths. Un des principes de base du développement personnel pour avoir une vie riche et épanouissante, c’est de dormir assez. Sept ou huit heures. Je vais partir sur sept. Donc pour se lever à cinq heures du mat, il faut que je me couche à… 22h. A l’époque où je faisais le Miracle Morning, je vivais à Paris donc je n’étais jamais chez moi avant 20h. Le temps de rentrer, de se poser, de manger… Il est 22h. Alors, certes, quitte à avoir deux heures à moi, mieux vaut les caler le matin où je m’abandonne moins à la procrastination mais… à 22h, je ne peux pas dormir. Physiologiquement, je suis en pleine activité cérébrale

Et puis même. Se coucher à 22h, ça signifie renoncer à une bonne partie de sa vie sociale. On peut éventuellement s’offrir un afterwork si on renonce à l’idée de manger. Le ciné, tout ça, ça devient compliqué. Surtout dans des métiers à la con où on ne peut pas partir avant 18h30-19h sans avoir l’air suspect. L’hyperproductivité est-elle synonyme d’isolement social ? Dans le Miracle Morning, j’ai pas souvenir que l’auteur voyait souvent ses potes. Ou avait des activités collectives. Perso, toutes les activités collectives que je faisais se déroulaient après le travail. Ou à la limite sur la pause déj mais ça devenait vite la course. C’est là qu’on voit se dessiner la camisole de l’hyperproductivité. 

(c) Christopher Windus

L’hyperproductivité est simple. Elle postule que si tu ne fais pas tout, c’est ta faute. J’ai toujours soupiré face aux “Savers” du Miracle Morning où chaque activité est timée à la minute près. Tout tourné vers moi, moi, moi. Pourquoi pas, on a le droit de vouloir du temps pour soi. Donc il faut remplir l’emploi du temps jusqu’à ce que ça déborde. Et sacrifier pas mal de relations sociales. L’hyperproductivité est un agent d’isolement mais aussi de soumission. Comment se révolter contre un système qui vous demande de sacrifier votre sommeil ou vos amis, juste pour tout faire quand on n’a plus d’énergie ? Ni la moindre minute de disponible ? Là encore, on pourrait me rétorquer que c’est mon choix et que je suis pas obligée de faire tout ça. C’est vrai.

Mais l’hyperproductivité, c’est un truc de classe moyenne. Alors que moi, je galère à écrire mille mots par jour, Bruno Lemaire ou Marlène Schiappa publient des romans. Oui, ils ont le réseau, leur nom devrait faire vendre (pas tant) et on pourrait débattre de la qualité de leur production mais ce n’est pas mon sujet. La question est : comment, quand tu es Ministre ou Secrétaire d’État, tu as le temps d’écrire. De relire, de corriger ? Parce que le temps, c’est un truc de riches. Je parle de nos Ministres parce que tout le monde les connait mais j’eus un CEO dans le temps qui a pondu quelques bouquins aussi. Comment ? On était avant l’époque Chat GPT, hein. J’ai longtemps considéré que si j’échouais, c’est parce que je n’en faisais pas assez. Sauf que si je veux bien prendre ma part de responsabilité, on va quand même poser quelque chose : le système n’est pas en ma faveur.

Une partie de Monopoly
(c) Stock Birken

Il y a, certes la question de l’argent. Bruno Lemaire, il était pas fatigué par ses trajets en RER. On peut imaginer qu’une part de la charge mentale genre ménage ou gestion des enfants, quand il y en a, est déléguée à des employé•es de service. Mais surtout ces gens-là ne sont pas des exécutants. Ils ont des réunions où il faut se montrer, il font des business plans… Enfin, non, ils commandent des business plans qu’ils font amender pendant des heures pour le présenter ensuite au board. La vérité, elle est là. La seule façon pour les classes non dirigeantes d’en faire autant, potentiellement pour rien parce que, de toute façon, on n’a pas le réseau, c’est d’investir la moindre minute de notre temps libre à notre projet.

Et on s’en épuise. L’hyperproductivité nous aliène aussi parce qu’elle nous maintient la tête dans le guidon et nous empêche de remarquer qu’on n’est pas tous sur la même ligne de départ. C’est tout le vice du développement personnel qui nous fait croire que qui veut peut, indépendamment de sa place dans la société. Je vais même pas parler de santé physique ou mentale ici sinon cet article deviendrait un roman. Or des gens qui pensent qu’ils peuvent réussir aussi fort qu’un Musk ou qu’un Gates, il y en a foison. Pas mal à expliquer, plein de morgue, qu’ils sont les artisans de leur propre succès. Succès souvent fantoches, les réseaux sociaux ne reflètent que ce qu’on veut bien montrer. Moi, si je veux, demain, je raconte que je suis hyper sollicitée grâce à ma super expertise sur… l’Eurovision ? Oui, je suis sur une analyse statistique sur l’Eurovision alors que j’ai même pas regardé pour des raisons évidentes de “vous pouvez dégager les génocidaires qui niquent le télėvote à chaque fois, en plus ?”. Mais on s’en fout, personne n’ira vérifier. 

(c) Iris Avi

Alors on va se dire la vérité : en faire plus ne vous permettra sans doute pas de devenir le nouveau je sais pas qui ou la nouvelle je sais pas quoi. C’est bien d’essayer, je dis pas. Parfois, le chemin est plus intéressant que la destination. Mais ne vous épuisez pas pour autant. Parce que le sommeil, c’est important. Presqu’autant que de renverser ce système qui ne vit que par ses fables et ses vaines promesses. 

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