L’injonction au travail épanouissant

L’injonction au travail épanouissant

Aujourd’hui, c’est ma rentrée des classes ! Je débute un nouveau travail et c’est toujours un peu la même salade. D’un côté, je suis assez excitée car j’ai envie de rencontrer mes collègues, poser mes fesses sur mon bureau, essayer de deviner à quelle sauce je vais être mangée… Et c’est un peu l’angoisse. Et si, finalement, je n’aimais pas ? Si l’ambiance était un peu toxique, les horaires impossibles, que je devais y aller tous les jours pendant ma période d’essai alors que le covid est pas parti ? Je suis pas parano. Lors de mon arrivée à mon précédent taf, j’ai cru que mon chef serait bienveillant. J’ai fini en arrêt maladie au bout de cinq mois. Mais en réfléchissant à tout ça, j’ai réalisé un truc. LA source de mon malheur : l’injonction au travail épanouissant.

Un travail épanouissant
(c) Brooke Cagle

Le job comme élément de mon identité

J’ai toujours un rapport très sérieux au travail. La première chose qui m’a rendue heureuse quand j’ai signé mon premier CDI, c’est que j’avais l’impression d’avoir enfin une identité sociale complète. Je suis Nina Bartoldi et je suis animatrice de communauté. Alors ça, c’était en 2007 et c’était rigolo car personne ne connaissait ce métier là. Le travail a toujours recouvert pour moi une forme de liberté car mon salaire me permettait de vivre. Me payer mes voyages, mes fringues, mes sorties, sans rendre de compte à personne. J’avais presque une certaine fierté à payer mes premiers impôts, en temps et en heure, me conférant l’ultime badge de l’adultie. Bon, je vous rassure, depuis, je suis tombée très à gauche et je vois toute l’aliénation liée au travail mais c’est pas le sujet ici. J’avais donc le starter pack de la vie active : un emploi, un salaire, des cartes de visite. Mon CV s’étoffe avec les ans. Je change de boîte une fois, deux fois, trois fois… Et puis vint la crise de la vocation. Je suis fatiguée de ce boulot qui n’a pas de sens, que je n’aime pas. Je veux être épanouie dans ce que je fais, me lever le matin avec le smile car, comme disent les fayots de LinkedIn « faire de sa passion un métier, c’est l’impression de ne jamais travailler ». Mais oui, mais oui…

Où est mon épiphanie ?

Alors j’ai cherché ce que je voulais faire pour de vrai. Longtemps, j’ai attendu l’épiphanie, je faisais même du yoga pour ça. Alors qu’en vrai, c’est la sophrologie qui m’a apporté la clé mais tel n’est pas le sujet, encore une fois. J’ai voulu faire un bilan de compétences, reprendre mes études mille et une fois. J’y pense encore. Faut dire que bosser dans le marketing digital quand tu vomis la société d’hyperconsommation, que tu te retrouves à gérer un des réseaux sociaux d’une boîte bien cracra, on peut comprendre la crise de vocation. Faut bien manger ma bonne Lucette mais y a comme une contradiction que je n’arrive pas à avaler. Et les milliers de gens qui me racontent vivre de leur passion et kiffer leur job sur LinkedIn ne m’aident pas vraiment. J’ai été malheureuse de ça, vraiment. Comme une sensation de pas trouver ma place dans ce monde du travail définitivement pas fait pour moi. Est-ce que ça va être ça, le reste de ma vie ? Me lever tous les matins en espérant que la journée passe vite en comptant les jours jusqu’aux prochaines vacances ? Vite, un boulot épanouissant !

Envisager des parcours annexes

Alors j’ai pensé fort au coaching de vie mais là aussi, y a de forts bémols. Déjà, le coaching est fort généreux en injonctions alors que moi, ma « vocation », c’est de les dégommer. Te lever à 5h du mat te coûte trop ? Bah, le fais pas. Remplir un journal intime te donne la sensation de juste perdre du temps ? Bah, le fais pas. Tu n’arrives pas à méditer ? Et bien ne médite pas. Etc. Tout ça, ce sont des outils, à toi de trouver celui qui te convient. Après tout, si tu veux te lancer dans la musique, tu n’es pas obligé de jouer de tous les instruments. Mais y a un côté détentrice de vérité qui me turlupine un peu dans le coaching, sans parler de l’aspect gouroutisation et injonction à la performance. En vérité, si je devais poursuivre dans cette voie, j’irais sur le chemin de l’empowerment au féminin. Ou comment allier mon besoin d’aider les gens et mes convictions féministes. 

Empowerment féminin
(c) Miguel Bruna

Toujours un « mais » qui traîne

Au fond, il y a toujours un mais. Par exemple, j’aime tout ce qui touche au tourisme. J’aimerais tenir un petit gîte avec nourriture bio et macrobiotique, pourquoi pas vegan. J’avais eu le rêve à une époque d’une ferme bien-être qui pourrait accueillir des stages de yoga, de peinture, de cuisine, etc. Sauf que j’aime pas les gens. Je veux dire, dans la masse, il y aura forcément des chieurs, agressifs, exigeants au-delà du raisonnable qui viendront te pourrir sur Tripadvisor parce que tes draps étaient trop rêches ou que t’as pas voulu leur servir de viande en pleine semaine végétarienne. Franchement, quand je vois les commentaires sur certains hôtels où je suis allée, je me dis que certains ont vraiment le mécontentent facile. Et quand t’es guide touristique, c’est pire. Tu vas avoir les râleurs, ce qui te font la leçon parce qu’ils savent mieux que toi (ou en pays arabes parce qu’ils ont une lecture bien raciste des faits), ceux après qui tu vas courir car ils ont pas écouté tes consignes, ceux qui perdent tout… Et puis, à quel moment tu prends du plaisir quand tu n’as plus le choix. C’est ce qu’avait expliqué notre guide plongeur aux Philippines « toi, si un matin, tu sens pas la plongée, tu peux refuser d’y aller. Moi pas. » Et là, on touche un truc…

L’obligation gâche tout

Je considère qu’à partir du moment où une chose devient une obligation, ça gâte le plaisir ou la passion. J’adore écrire, j’y consacre des heures entières par jour. Et mon écriture me rapporte absolument rien… si ce n’est le plaisir. Je me raconte des histoires qui me plaisent, j’écris sur les sujets qui me turlupinent. Je le fais avec sérieux : j’ai un planning que je respecte à peu près, j’ai un compte-mot, j’y mets une relative rigueur et je m’applique. Mais je ne suis obligée de rien. Alors je me suis torturée : comment trouver un boulot qui m’épanouisse sans gâcher ce qui me rend heureuse ?

Petit chat déprimé

Mais pourquoi se forcer à trouver un travail épanouissant ?

Et bien… La question n’est pas comment mais pourquoi. Voici encore un vrai problème de riche : le boulot par vocation, celui que l’on fait par passion. Regardez autour de vous, combien de personnes parviennent à vivre correctement de leur passion ? Combien ont surtout un boulot qui permet de faire bouillir la marmite et, pour les plus chanceux, s’offrir quelques jours de dépaysement de temps en temps ? Hé oui, en vérité, je fais partie des chanceux. Je n’aime pas mon job mais il m’épargne physiquement. Oui, les écrans toute la journée, c’est pas top pour les yeux et la sédentarité, c’est pas bon pour le corps. Mais je ne bosse pas dans la lumière des néons et le bruit constant à ne pas voir si c’est le jour ou la nuit. Je suis très (trop) bien payée et j’ai aujourd’hui un joli pécule pour m’acheter une maison. Parce que le vrai souci du job épanouissant, c’est qu’on va t’exploiter. J’en ai déjà parlé par le passé sur Citizen : si on sait que t’es passionné.e par ce que tu fais, on saura qu’on t’aura pour un salaire moins élevé. Et puis souvent, vivre de sa passion en lançant sa boîte, c’est surtout pomper l’argent de papa et maman avant de se planter. J’exagère un peu, certes, mais combien de start-ups disparues en moins de cinq ans ? 

Accepter et garder son énergie

Alors j’accepte. J’arrête de lutter contre le courant vu que je n’en tirerai pas forcément de bénéfices.

Là, je ne sais pas encore de quoi mon quotidien sera fait. De beaucoup de réunions apparemment, ce qui m’enchante peu mais on verra. J’envisage quand même de faire un bilan de compétence, à l’occasion. Au moins, j’aurais idée de tout ce que j’aurais pu faire.

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