Ma plus grande qualité ? L’immodestie

Ma plus grande qualité ? L’immodestie

Ceci est faux. Ce n’est pas tant que je sois modeste. C’est surtout que j’ai été éduquée ainsi. On peut débattre de ce genre de valeurs à inculquer aux enfants et surtout aux filles mais c’est pas tant le sujet que je souhaite aborder aujourd’hui. Non, je veux parler du fait que la modestie est un réel boulet aux pieds qui nous empêche de prendre notre juste place. Et du coup, il serait temps de jouer la carte de l’immodestie.

(c) Brian Wangenheim

Séance d’hypnothérapie en novembre. Je ne sais plus comment a débuté la conversation mais à un moment, mon hypnothérapeute me dit : “Je suis sûre que quand on vous fait un compliment au travail, vous répondez :”Oh, c’est rien”. J’ai raison ?”. Oui, madame, sortez de ma tête maintenant. Et là, elle me pose la question qui tue : “Mais qu’est-ce qui vous empêche de répondre “Merci. Oui, j’en ai chié mais j’ai réussi et je suis contente de mon travail”.  » C’est à peu près là que j’ai dû m’évanouir.

J’ai déjà parlé de modestie. De l’art d’accepter les compliments par exemple. On est un peu dans la même stratégie. Cette posture de “oui, j’ai fait mon travail. Normal quoi.” Sauf qu’il y a travail et travail. Il y a des choses qui sont effectivement simples à faire. Quand tu maîtrises ton art (petit a), tu torches ça en dix minutes en regardant une petite série Netflix à côté. Et puis il y a d’autres tâches qui nécessitent de la concentration. De la recherche. Un noeud complexe à défaire, une solution à trouver… Parfois, on est juste bien inspirés et on rend un travail au-delà de ce qu’on avait pu rendre jusqu’à présent. Parfois, on se défonce. Et par réflexe acquis, je balaie tout ça d’un “oh, c’est rien”, “oh, c’est normal”. 

(c) Allef Vinicius

D’abord, soulevons un point essentiel : réagir ainsi ne rend service à personne. Ni à nous en tant que personne ni à vos collègues. Je suis actuellement en formation et on a une tendance naturelle à se comparer les uns aux autres. Depuis trois semaines, on est rentrés dans le dur avec le machine learning. Je ne vais pas vous mentir : je n’ai toujours pas fait mes quêtes à l’heure où j’écris ces lignes et je préfère écrire ces lignes que faire mes devoirs. Ce n’est pas tant la complexité théorique du truc que sa mise en pratique. Il y a eu deux ou trois sujets comme ça où je me disais : “ça y est, j’ai atteint mes limites.” Me concernant : les sous-requêtes avec where en SQL, Pandas, les requests API et donc le Machine learning. Bon, Pandas, là, je gère bien et pour le SQL, je passe plutôt par des CTE que je maîtrise bien. Mais à chaque difficulté, j’étais là “ah ben je suis trop nulle”. L’auto-flagellation, tout ça. Mais quand j’entendais les autres partager leurs galères, je captais. C’est pas moi le souci en soi, c’est juste que la pente est raide.

Donner l’impression que, pour nous, la difficulté n’existe pas, c’est juste savonner la planche des copains. Qui ne vont pas se sentir à la hauteur, d’une part. Mais surtout, si vous cachez la masse de travail qui vous a fallu abattre pour en arriver là, vous déclenchez deux effets kiss pas cool du tout : 

  • La tâche sera considérée comme faisable en peu de temps et on reprochera à vos collègues d’être lents. Alors qu’ils ont peut-être juste une vie et pas la possibilité, ou l’envie, de consacrer toute leur soirée au boulot.
  • Vous établissez un standard élevé pour votre propre pomme. On ne comprendra pas pourquoi vous serez plus lents les fois suivantes. Car à vous imposer un rythme très soutenu de travail, vous allez finir en burn-out. Puis si vous ne savez pas quoi faire de vos soirées, lancez-vous dans une nouvelle activité. Faites du yoga, du tricot, du coloriage, écrivez, apprenez le piano… Faut décrocher.
(c) Nik

Ok, maintenant qu’on a balayé les effets délétères de notre pseudo facilité d’exécution, posons-nous une question : pourquoi on fait ça ? Chacun sa réponse, évidemment. Bon, je suis une femme et déjà, nos sociétés n’aiment pas les femmes “qui se la pètent”. Vous vous souvenez de Mélanie Laurent ? Normalement, oui, elle fait pas mal de choses. Je n’ai jamais suivi sa carrière. J’ai vu son film Respire, je l’ai aperçue dans Indigènes, j’ai une chanson d’elle dans ma playlist. Mais pendant longtemps, j’ai eu une mauvaise image d’elle. On la disait prétentieuse, imbue d’elle-même. Toujours à se vanter. Alors peut-être. Comme je disais, je suis loin de maîtriser le Mélanie Laurent. Mais des acteurs ou réalisateurs très imbus de leur personne, j’en connais quelques uns. Genre Alexandre Astier. Des acteurs ou réalisateurs qui disent des conneries en interviews, je pense qu’on peut tous retrouver une déclaration à minima maladroite voire gênante des stars d’aujourd’hui. Je veux dire comparez le sort réservé à Léa Seydoux et son école de la vie vs Gérard Depardieu qui expliquait tranquillement en interview violer des filles. Autre temps, autres moeurs, ok, mais le grand écart reste monstrueux.

Prenons Lena Situations. Je ne fais pas partie du public de Lena, je ne suis pas son coeur de cible. Je vois parler d’elle de temps en temps et c’est une personne qui m’est naturellement sympathique. Comme on dit “elle a une bonne tête”. Et bien qu’est-ce qu’elle se prend dans la gueule. A comparer encore une fois à ses camarades Youtubeurs mâles. Là, c’est Beigbeder qui décide de s’en prendre à elle en expliquant qu’il ne l’aiderait pas à percer car il trouve qu’elle n’a aucun talent, aucune culture… Mec, elle a plus d’audience que toi, de quoi tu parles ? A part ton petit cercle de pubeux camés, personne ne te prend au sérieux. Et même eux, je pense qu’ils te prennent pour le bouffon de service, sûr de sa superbe alors que c’est juste une épave. Peut-être que le dernier livre de Lena n’a aucun intérêt, que le style est plat. Une vidéo pas mal sur le sujet, je trouve. Mais des mecs qui écrivent sans style pour raconter des platitudes, j’en ai plein mes tiroirs. Et Beigbeder ne trouve rien à redire. Beigbeder qui n’a pas non plus une plume incroyable. Ses romans tomberont dans l’oubli, ne nous mentons pas. 

Bac plein de livres abîmés
(c) Limi Change

Donc déjà, une femme qui se met en avant, qui réussit, se fait impitoyablement rouler dessus.  Je veux dire Marion Cotillard mérite-t-elle toute la haine qu’elle se prend dans la gueule. La meuf a tourné avec les réalisateurs les plus exigeants, passe de films arts et essais particulièrement complexes à des blockbusters américains mais on ressort en permanence sa mort dans Batman. Alors que c’est aussi le travail d’acteurice de tenter des trucs. Celui de réalisateur, c’est de choisir une prise qui n’humilie pas son artiste, voyez… Bref, au-delà de l’injonction sociale à la modestie réservée aux femmes, il y a également mon éducation. Dans ma famille, faut pas faire de vagues. Attendre les compliments sans les réclamer. Et les accueillir avec recueillement et modestie. “Oh, c’est rien”.

Vraiment, quand mon hypnothérapeute m’a demandée ce qui m’empêchait de prendre un compliment en emphase, on va dire, j’ai bugué. Techniquement rien ne m’en empêche. Mais j’ai du mal à m’imaginer prendre cette posture. Même dans ma vie, je me la ramène sur des trucs qui n’ont pas d’importance. Je suis fière de mes Powerpoint arts, par exemple. Très bien mais c’est du pur loisir dont je ne tire rien. Déjà, quand on parle écriture, je me cache un peu plus derrière ma modestie. J’ai quand même écrit 294 000 mots en un an sur un projet littéraire. Projet qui restera peut-être à jamais sur mon drive, lu et connu de moi seule. C’est colossal. C’est 805 mots par jour en moyenne. Alors oui, c’est de la pierre brute qu’il faudra retailler, si j’ai un jour le courage. Il y a des choses à jeter, des choses à réécrire. Le ton a forcément un peu évolué sur ce temps-là. Mais c’est un travail énorme, une discipline incroyable. Surtout pour quelqu’un qui a perdu son job et son chat à quelques mois d’intervalle. Mon immodestie devrait me pousser à me mettre en avant là-dessus. Parce que cette écriture, c’est pas juste une comédie de moeurs un peu légère. C’est aussi une histoire de résilience.

Une fleur rouge sur une terre craquelée
(c) Paul Macallan

L’immodestie, ça peut même être mon atout pour trouver du boulot. J’ai réussi à. J’ai appris seule. Je me suis beaucoup impliquée. Je, je, je, déjà. Une fois, en entretien, on m’a demandé de qui je parlais quand je disais “nous”. Parce que je ne parle que de travail d’équipe, tous ensemble dans le même bateau. Même s’il n’y avait qu’une paire de rames et que c’est moi qui en ai héritée, ahah. J’ai le droit d’être fière de moi. J’ai le droit de dire que certaines tâches sont difficiles. Que vraiment, j’en ai chié. J’ai le droit. Alors oui, ce sera sans doute ma résolution 2026 mais voilà, je vais rentrer dans l’ère immodeste. Je ne cacherai pas mes difficultés, je bannirai le “oh, c’est rien” de mon vocabulaire. Et ça a pas l’air, comme ça, mais rien que ça, c’est mon Everest perso. 

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *